Le peintre et l'estampe

Rubens comprenait combien l’estampe pouvait étendre la renommée d'un artiste et entretenait d'étroites relations avec les graveurs, cherchant à les sensibiliser à ses besoins et à façonner leur style. Jordaens a lui aussi exploité ce moyen d'expression et Van Dyck – que nous étudions dans une autre section – s'y est adonné avec beaucoup de sérieux. La fabrication d'une estampe était un travail d’équipe, les peintres faisant appel à d'autres artistes et artisans pour les seconder. Chacune des estampes exposées ici est l'aboutissement d'un processus de création souvent complexe. D'ordinaire, le rôle de chacun des créateurs est indiqué par des inscriptions sur les estampes mêmes, mais tout n'y est pas toujours dit.

La plupart des estampes de Rubens sont des gravures au burin, une technique difficile pour laquelle le peintre s'en remet à un graveur chevronné. Une fois le dessin reporté sur la planche de cuivre, le graveur creuse dans le métal, à l'aide d'un instrument tranchant, d'étroits sillons qui retiendront l'encre. Les traits au burin sont nets et précis, et le noir de l'encre contraste avec le blanc du papier. Le style est convenu, « professionnel », signe de l'intervention d'un graveur de métier et de sa maîtrise de l'outil. Habituellement, l'estampe est reconnue comme étant l'œuvre commune de l'artiste qui a créé l'image (et qui, dans le cas de Rubens, surveillait attentivement le processus) et du graveur qui a « traduit » l'image au burin. Contrairement aux assistants d'atelier, qui demeuraient anonymes, les graveurs étaient des artistes indépendants dont on reconnaissait l'importance.

En revanche, la gravure à l’eau-forte demande moins de pratique et convient à un amateur. La planche de cuivre est d'abord enduite d'une couche de cire dans laquelle l'artiste trace le dessin avec une pointe d'acier, de manière à révéler le métal. La planche est ensuite exposée à l'acide, qui attaquera les parties du métal mises à nu – c'est la morsure. Puis, elle est nettoyée; les creux retiendront l'encre. Le trait gravé à l'eau-forte est plus spontané que le trait buriné, mais il rend moins bien les accents. Les peintres ont parfois recouru à cette technique à cause de sa simplicité.

On sait que Rubens s'est intéressé à l'eau-forte et, bien que l'attribution ait été contestée, c'est vraisemblablement lui qui a réalisé Sainte Catherine, avec l'aide d'un graveur1. Cette estampe date du début des années 1620, période où il travaillait à un cycle de peintures pour les plafonds de l'église des Jésuites récemment construite à Anvers. C'est une très proche variante de la peinture correspondante et elle en retient même la perspective, comme si nous regardions vers le haut la sainte au-dessus de nous2. Rubens a dessiné dans la cire avec un stylet pour placer les formes, puis travaillé la composition en hachures; quelques repentirs sont visibles, notamment dans le drapé qui couvrait partiellement le bras gauche de sainte Catherine, tout comme dans la peinture3. Pour « mordre » la planche à l'acide, il fallait une certaine expérience et, bien que l'estampe ne soit pas parfaite, Rubens a dû faire appel à un graveur. Il a ensuite fait tirer une contre-épreuve sur laquelle il a noté à la plume et à l'encre les changements à apporter4. Le graveur a achevé le travail, ajoutant des lignes et de petites incisions au burin pour accentuer les ombres et modifier la forme, ce qui a subtilement transformé l'image. L'inscription P. Paul Rubens fecit a été gravée plus tard dans la planche, de sorte que la contribution du graveur a été ignorée. On ne sait pas exactement quand cette inscription a été ajoutée, ni si elle a été gravée par Rubens lui-même.

Le peintre appréciait la gravure à l'eau-forte parce qu'elle lui permettait de créer sans l'aide d'un intermédiaire. Dans le cas de Sainte Catherine, toutefois, cette idée n'est pas tout à fait juste. Nous savons peu de choses sur la perception populaire de cette estampe; toutefois, étant donné qu'elle n'était pas assortie d'un privilège, c'est-à-dire d'une interdiction de copier l'image, nous savons qu'elle n'a probablement jamais été mise en marché du vivant de Rubens. L'artiste a pu la donner en cadeau à des amis et à des connaissances – en supposant qu'il en ait tiré un certain nombre d'épreuves. Ceux qui l'ont vue en auraient reconnu le modèle; ils auraient été frappés par la différence entre cette eau-forte et les burins faits d'après d'autres peintures de Rubens; ils l'auraient interprétée comme un exercice délibéré de la part de l'artiste pour s'essayer à l'eau-forte, à l'instar d'autres peintres avant lui. Rubens n'a pas respecté de règles strictes et son estampe est moins achevée. En homme honnête et soucieux de préserver sa réputation, il la considérait peut-être comme une œuvre personnelle, peu appropriée pour la vente5.

La gravure à l'eau-forte intéressait également Jordaens, mais il est impossible de dire s'il l'a vraiment essayée. Sept eaux-fortes lui sont parfois attribuées, sur des sujets puisés dans la religion, la mythologie ou les proverbes, ce qui donne un aperçu de la diversité de ses goûts. Certaines sont tirées de peintures, d'autres semblent avoir été conçues expressément pour être gravées6. Les deux eaux-fortes exposées ici illustrent, l'une un proverbe, Le propriétaire sort la vache du fossé en la tirant par la queue – signifiant que si l'on veut qu'une chose soit faite, il faut la faire soi-même –, l'autre une scène mythologique, où le petit Jupiter boit goulûment au pis d'une chèvre.

Les inscriptions disent simplement que Jordaens est « l'inventeur » des images; elles ne disent pas qu'il les a également gravées. La division du travail entre inventeur et exécutant(s) était le fondement même de l'atelier, mais elle n'est jamais aussi clairement affirmée que sur les estampes. Ces eaux-fortes ont été attribuées à Jordaens au moins dès le début du XVIIIe siècle, sans doute à cause de leur manière et de leur caractère fruste7. Elles étaient considérées comme des œuvres de peintre – et non de graveur professionnel –, où l'expression spontanée importe plus que le raffinement ou le fini. On imagine facilement Jordaens les avoir faites dans un esprit d'émulation, quoique lui-même ne l'ait jamais prétendu. Jordaens dirigeait un grand atelier où la division entre invention et fabrication était claire8. Contrairement à Rubens, il ne semble pas avoir travaillé en étroite collaboration avec des graveurs; l'eau-forte lui permettait peut-être d'éviter d'avoir recours à leurs services, puisqu'elle exigeait moins d'expérience et pouvait être pratiquée dans son atelier même. Bien que ces images ressemblent à d'autres estampes occasionnellement réalisées par des peintres, Jordaens les voulait peut-être différentes : rudimentaires, gravées sous sa direction et peut-être destinées à un public particulier.

La gravure sur bois est un autre procédé d'impression employé à l'époque9. Le graveur reporte le dessin sur un bloc de bois et, contrairement à ce qui se fait au burin ou à l'eau-forte, n'enlève que les parties qui ne seront pas imprimées; la surface qui reste en relief est ensuite encrée et les épreuves sont tirées. Ce procédé a connu un regain d'intérêt en Italie vers 1600, ce qui a dû influencer Rubens. Au début des années 1630, il a demandé à Christoffel Jegher de réaliser un certain nombre de gravures sur bois; les résultats sont caractéristiques de sa manière et Rubens a fort probablement participé à leur production. Il a commencé avec un modèle, en accordant une attention particulière aux valeurs tonales, puis Jegher ou lui-même a reporté le modèle sur bois, en exprimant les valeurs tonales par des lignes10. Dans la gravure Susanne et les vieillards, exposée ici, le gros de l'effet est produit par les lignes parallèles qui décrivent la topographie du lieu et contrastent avec le blanc du papier qui crée de brillants rehauts sur les personnages. Les lignes renflées et effilées sont précises; on dirait une gravure au burin, mais en beaucoup plus grand format. L'image est à la fois descriptive et abstraite : chairs, étoffes et pierres sont traitées de la même manière, d'un trait soigneusement maîtrisé, et la fontaine, où sont délicatement captés les effets optiques de l'eau coulant dans le bassin, est un véritable tour de force.

Aux yeux des spectateurs d'aujourd'hui, les inscriptions peuvent paraître gênantes, mais elles distinguent clairement le rôle de chaque artiste : Rubens a « dessiné et publié » l'estampe, Jegher l'a « gravée » dans le bois; le rapport hiérarchique entre les deux n'est pas précisé, mais les contemporains l'auraient facilement compris. Le « privilège » de Rubens, qui protège l'image contre le piratage, est également indiqué; cette gravure était destinée à la vente. Voilà une remarquable estampe de cabinet, d'un format susceptible d'intéresser les collectionneurs, une image hardie et raffinée, parmi les plus réussies du genre.


Attribué à Pierre Paul Rubens et à un graveur anonyme
Sainte Catherine début des années 1620
Gravure à l’eau-forte et au burin, 29,4 × 19,9 cm (planche)
Acheté en 1931, no 3848

Hind 1923 A1 : 3e état sur 3

D'après Jacob Jordaens
Le propriétaire sort la vache du fossé en la tirant par la queue 1652
Gravure à l’eau-forte et au burin, 22,7 × 31,4 cm (planche)
Acheté en 1976, no 18645

d’Hulst 1993 B99

Ici décrit en tant que 3e état sur 3. Pour un exemple du 1er état avant la lettre, voir l'épreuve du British Museum, Cabinet des estampes et dessins, S.5011.

D'après le titre donné par d'Hulst dans Anvers 1993, no B99. Certains estiment que cette estampe représente une scène mythologique, Cacus dérobant les vaches d'Hercule; ce titre a pour la première fois été utilisé au début du XVIIIe siècle par les Mariette, famille d'éditeurs et de marchands d'art (voir note 7); ils avaient sans doute été induits en erreur par la présence d'autres scènes mythologiques parmi les sept eaux-fortes attribuées à Jordaens et supposaient que Jordaens avait traité le sujet sur un mode presque burlesque.

D'après Jacob Jordaens
Jupiter enfant nourri par la chèvre Amalthée 1652
Eau-forte, 21,4 × 29,7 cm (planche)
Acheté en 1973, no 17206

d’Hulst 1993 B96 : 1er état sur 2

Christoffel Jegher (d’après Pierre Paul Rubens)
Susanne et les vieillards v. 1632–1635
Gravure sur bois, 43,7 × 57,5 cm (planche)
Acheté en 1999, no 40099

Hollstein vol. ix, Jegher no 1

Ici décrit comme 2e état sur 3. Le 1er état, une épreuve d'essai, se trouve au Stedelijk Pretenkabinet, Anvers.


1 Voir Hind 1923, Vleighe 1972, no 75, et Renger 1975, p. 166–170 pour une discussion de l'attribution à Rubens.

2 Rubens a peint un modello (aujourd'hui perdu) dont il s'est vraisemblablement servi pour réaliser l'estampe; la peinture de la voûte, détruite par le feu, est connue par des copies, voir Martin 1968, no 26.

3 À en juger par ce qui est une copie passablement fidèle de Müller, reproduite dans Martin 1968, fig. 139.

4 L'image imprimée sur papier est inversée par rapport à celle qui se trouve sur la planche de cuivre. La contre-épreuve fait voir l'image dans le même sens que sur la planche; elle est utile pour faire des corrections. L'épreuve d'essai se trouve au Metropolitan Museum of Art, New York, no d'acquisition 22.67.3.

5 Aucune recension des tirages n'ayant été réalisée, l'histoire de l'estampe est peu connue. On s'entend généralement pour dire que l'inscription n'a été ajoutée qu'après la mort de Rubens, en prévision de la publication; Renger 1975, p. 168, 170.

6 Voir Anvers 1993, nos B93–99 pour une analyse concise.

7 Voir les commentaires de Pierre-Jean Mariette, consignant les opinions de son père, dans le catalogue manuscrit de la collection d'estampes du prince Eugène de Savoie, Bibliothèque nationale de France, Paris, Cabinet des estampes, ms. Ya 2-4-pet fol., tome 4, sous Jordaens, « […] sont suivant toutes les apparences de la gravure de J. Jordaens, comme elles sont aussi de son invention ».

8 Pour une opinion différente, voir Jaffé dans Ottawa 1968, p. 242–243.

9 À propos des gravures sur bois, voir Renger 1975, p. 172 et suiv. Sur Susanne et les vieillards, voir p. 174–177.

10 Sur le rôle de chacun, tel que révélé par le dessin préparatoire pour la gravure sur bois Le jardin d'amour, voir New York 2005, p. 263 : A.-M. Logan soutient que Jegher a révisé le dessin, pour montrer à Rubens comment il exprimerait en lignes les valeurs tonales.

Attribué à Pierre Paul Rubens et à un graveur anonyme, Sainte Catherine, début des années 1620. Gravure à l’eau-forte et au burin. Acheté en 1931, no 3848

D'après Jacob Jordaens,
Le propriétaire sort la vache du fossé en la tirant par la queue, 1652, gravure à l’eau-forte et au burin, 22,7 × 31,4 cm (planche). Acheté en 1976, no 18645

D'après Jacob Jordaens,
Jupiter enfant nourri par la chèvre Amalthée, 1652, eau-forte, 21,4 × 29,7 cm (planche). Acheté en 1973, no 17206

Christoffel Jegher (d’après Pierre Paul Rubens),
Susanne et les vieillards, v. 1632–1635, gravure sur bois, 43,7 × 57,5 cm (planche). Acheté en 1999, no 40099