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Harold Town et l'art du collage:
À propos de Musique a l'arrière, 1958-1959
par Denise Leclerc
English Summary
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Le phénomène de la destinée du collage au cours
du XXe siècle est assez singulier. Dérivée d'une pratique
d'origine populaire, la technique du collage a réussi l'exploit
de dépassement d'un statut d'art mineur en une des expressions artistiques
prédominantes de cette même période. Par la nature
de sa réalisation, le collage impose l'attention sur le processus
des déchirures, discontinuités et ruptures; (1) ces exigences
structurelles peuvent être analysées au plan sociologique
comme une métaphore du cheminement de la société industrielle
moderne en état de mutation perpétuelle. Pour l'artiste moderniste
cependant, le collage représente plus spécifiquement une
stratégie de choix « dans la remise en cause de toutes les
illusions de la représentation ». (2)
Le premier usage pertinent du collage
dans l'histoire de l'art moderne date de la période cubiste de
Braque et de Picasso, alors préoccupés par la question de
la création d'effets tridimensionnels par des moyens non sculpturaux. (3)
Le fragment trompe-l'oeil collé de l'oeuvre cubiste trompera et
détrompera à la fois, en révélant, par son
intégration à la composition, sa nature illusoire. La provenance
de ce même morceau emprunté au circuit des produits manufacturés
dénotera une appropriation d'une technique d'art populaire et cherchera
à ébranler les assises hiérarchiques du système
des beaux-arts.
Aussi le collage renferme-t-il
en ses opérations un aspect de
« bricolage » au sens
d'une activité ludique pure dans le rassemblement et le montage
de fragments hétéroclites. L'artiste moderne sophistiqué
retire évidemment un plaisir flagrant (4) à frôler de
près une pratique d'art populaire et contribue par là à
lui accorder ses lettres de noblesse.
Les dadaïstes et les surréalistes
ont par la suite renchéri sur l'usage du collage car il permettait
aux uns de s'aguerrir dans une esthétique de la provocation, aux
autres de découvrir des associations psychiques incongrues. Les
futurs expressionnistes abstraits américains y auraient été
initiés par l'entremise de Peggy Guggenheim, qui aurait demandé
à ses amis peintres Motherwell, Baziotes et Pollock de participer
à la première exposition américaine de collages
à la galerie Art of This Century, en compagnie des Picasso, Ernst,
Miro, Braque et Arp, en 1943. (5)
Harold Town fut un artiste accompli du collage dès la seconde partie
des années cinquante et figure parmi les premiers Canadiens à
en avoir effectué l'exercice savant; il cherche toujours d'ailleurs
à y découvrir de nouvelles avenues. Il faut mentionner qu'en
plus de contribuer à l'histoire de la révélation
des codes illusionnistes de la représentation, le collage offrait
une matrice inouïe dotée de possibilités combinatoires
infinies. Harold Town ambitionnait, au début des années cinquante,
de poursuivre le développement logique du cubisme et plus
particulièrement du traitement de la surface bidimensionnelle. (6)
L'oeuvre Trois musiciens, 1949-1950 (fig. 1) par exemple, dont
la manière peut être qualifiée de cubisme expressionniste,
démontre, par la densité et la multiplicité de ses
facettes, une assimilation créative du cubisme. La filière
cubiste constituera donc le filon prometteur par lequel l'artiste élaborera
ses recherches (voir fig. 2).
L'artiste s'illustre vers le milieu
des années cinquante par ses estampes (7) - des monotypes autographes
(voir fig. 3). Cette série d'estampes, les « single autographic
prints » - qu'une ingénieuse traduction française a
désigné par le vocable de
« litho-montages » (8)
- présage l'abondante production de collages qui s'ensuivit. (9) Ces
estampes sont composées à partir d'un montage d'éléments
d'origines diverses dont le rôle est de créer différents
effets de textures, de coloris et parfois de faibles niveaux de profondeur. (10)
La procédure de montage s'avère le moteur essentiel de la
composition.
On sait que cette opération de
montage s'est imposée dans la peinture cubiste au moment où
des papiers collés sont apparus dans les oeuvres. Harold Town
découvrit au milieu des années cinquante les possibilités
immenses de ce couple opératoire collage / montage; le collage consiste
essentiellement à déplacer et à coller des matériaux,
relevés d'un contexte à un autre, alors que le montage se
distingue par une étape intermédiaire de distribution de
ces emprunts en un nouvel arrangement avant leur adhésion définitive.
Harold Town utilise bientôt
ses estampes non retenues comme matériau de collages (voir fig.
4) où il leur insuffle une vie nouvelle. L'artiste interprète
en partie le procédé d'une manière analogiquement
formaliste, de l'art pour l'art si l'on prend l'expression
au pied de la lettre, l'art se nourrissant littéralement de lui-même;
cependant, des considérations écologiques n'y sont ironiquement
point absentes. (11) Herta Wescher, responsable d'une étude approfondie
sur l'histoire internationale du collage, a observé qu'à
la suite de Arp, de nombreux artistes se sont servis de leurs propres oeuvres
déchiquetées dans leurs collages et ce, souvent dans l'ignorance
les uns des autres. (12) Il s'agit de morceaux souvent écartés
pour des raisons techniques qui, en leur qualité de rebuts, acquièrent
le statut nécessaire comme matériau de collage.
Harold Town aurait réalisé
ses premiers collages en 1954. (13) Vers 1957, les collections archéologiques
du Musée royal de l'Ontario lui inspirent une série de collages
qui trouveront leur place dans la communauté muséale puisque
la plupart des grands musées canadiens en acquerront un exemple
(voir fig. 5). Selon l'expression de l'artiste, ce musée de Toronto
représentait lui-même un immense collage. (14) Musique à
l'arrière, 1958-1959 (fig. 6), suit chronologiquement cette
série qui se voulait un hommage vibrant au responsable de l'enrichissement
de ces collections, le premier conservateur du musée
torontois d'archéologie, C. T. Currelly (voir fig. 4). Avant que l'oeuvre ait pu
s'imposer dans sa totalité, son achèvement
a demandé plusieurs mois de travail. Harold Town compare le montage
et la construction d'un collage à l'édification d'une cathédrale,
pierre par pierre, processus répartis sur une longue période
afin que les matériaux choisis, investis d'une présence
hallucinatoire (au sens surréaliste), puissent trouver leur place
d'appoint. (15) Le
« savoir-choisir » (16) devient ainsi l'acte créateur
fondamental.
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