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James Ensor: Squelettes à l'atelier
par Gert Schiff
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Dans une peinture dont la Galerie nationale du Canada (1) vient de
faire l'acquisition, Ensor présente un coin de son atelier-mansarde (fig.
1). Par la fenêtre percée dans le mur de gauche, on
aperçoit le boulevard Van Iseghem qui fait lui-même l'objet d'un
dessin magistral (fig. 2; le couvent aux pignons superposés a été
démoli au cours des années vingt).
L'atelier d'Ensor était situé dans la mansarde au cinquième étage
de sa maison au coin du boulevard Van Iseghem et de la rue de
Flandre. En réalité, Ensor devait s'étirer pour voir la rue à
travers les petites fenêtres. (2) Sur le rebord de la fenêtre sont
posés un violon et un panier; dessous, on peut voir un carton vert
renfermant des dessins. Pour aplanir l'espace, Ensor a agrandi
l'angle formé par le mur de gauche et celui du fond et brouillé
leur point de rencontre. Le point central du mur du fond est une
nature morte disposée sur une console Empire et caractéristique du
style d'Ensor. Le peintre a aligné les objets sur une table selon
une horizontale parallèle au plan du tableau, disposition qu'il a déjà
utilisée pour un grand nombre de ses natures mortes (voir fig. 3).
Les différentes porcelaines, l'assiette de cuivre, le chandelier,
la conque et le masque grimaçant sont également présents dans
plusieurs autres oeuvres; seule la statuette polychrome de la Vierge
à l'Enfant en faïence de Nevers est originale. Cette nature morte
est surmontée de différents objets pendus en trois rangées
verticales. On y voit notamment à gauche le masque blanc d'un
Pierrot, un bout de papier portant l'inscription « Mort aux
Conformes » et une louche; au centre se trouve un masque oriental
exprimant la terreur, ainsi qu'une cafetière; à droite, on
distingue une autre louche accrochée au cadre d'une fenêtre
condamnée et, à côté, une cafetière plus petite et, plus bas,
un crucifix de petite taille. Enfin, on remarque l'empreinte rose
d'une main d'enfant (sur le même plan vertical que le masque de
Pierrot et l'inscription). Sous la console, on trouve un arrangement
de pichets, de vases et de pots à demi cachés par un deuxième
carton couvert de velours bleu déchiré, et une grosse cruche verte
en majolique décorée d'un motif floral. Près de la table, une
palette est posée contre une armoire dont les battants sont décorés
de fleurs et d'oiseaux rouge et bleu imitant le style japonais. Sur
l'armoire sont posés des livres, des boîtes à cigares, une
mallette et divers autres articles. Devant, se trouve une chaise sur
laquelle on a posé un moulin à café. Sur le solon aperçoit un
coussin brodé, une palette, deux pinceaux et des couleurs dont
Ensor s'est peut-être servi au cours de sa dernière séance de
travail, un livre ouvert et retourné, un coquillage et une cruche
multicolore.
Ce paisible atelier a été le champ de bataille de spectres. Des
squelettes tout habillés et des crânes affublés de curieux
accessoires: haillons, foulards colorés, lambeaux de drap en guise
de corps, gisent par terre, se reposant après le combat.
Ensor est autant le peintre des squelettes que celui des masques.
Dans la boutique de souvenirs de sa mère, on retrouvait des
masques en vente durant le carnaval de même que divers articles de
plage dont des coquillages, des bateaux dans des bouteilles et des
plantes marines séchées. Même aujourd'hui, le visiteur peut voir
quelques-uns de ces masques dans la boutique ainsi que dans le salon
d'Ensor qui font maintenant partie du musée Ensor. De plus, il est
possible d'identifier certains de ces masques avec ceux apparaissant
dans quelques-unes de ses meilleures toiles. Les squelettes étaient
de mise au carnaval d'Ostende ainsi que les charades mimées par
Ensor et son ami, Ernest Rousseau fils. Ils se firent photographier
dans les dunes, représentant des cannibales rongeant des ossements
humains ou se querellant en duel avec des morceaux de squelettes
qu'ils auraient bien pu trouver sur place. En 1601-1604, le siège
espagnol d'Ostende avait fait plus de 130 000 victimes parmi la
population néerlandaise et jusqu'au début du XXe siècle, on
continuait de trouver des restes humains de cet événement: « Les
restes humains trouvés sur les plages et même en ville devinrent
aussi familiers que le bois flotté ou les coquillages partiellement
enterrés dans le sable. » (3) Ceci explique l'usage fréquent de
squelettes dans les peintures d'Ensor.
Une photographie de lui-même dans son atelier, ainsi que la
peinture intitulée: Le peintre squelettisé dans son atelier (toutes
deux vers 1896-1900; fig. 4 et 5) attestent qu'on trouvait bel et
bien des crânes parmi les objets de son atelier. La figure 5 révèle
qu'à l'occasion, ces crânes pouvaient s'animer, rongeant les
pinceaux ébouriffés ou jetant des regards méchants de leurs yeux
exorbités. Pour reprendre un vers de Shadows, poème en
prose d'Edgar Allan Poe, son écrivain préféré, les crânes
donnent l'impression de « prendre autant d'intérêt à [ses] réjouissances
que les morts aux réjouissances de ceux qui vont mourir. » Ce sont
d'abord les yeux qui indiquent que les crânes cessent d'être
inanimés et se changent en spectres. Toutefois, il leur faut un
corps complet et vêtu pour acquérir toute leur substance. Les
accessoires dont sont dotés les crânes dans Squelettes à
l'atelier semblent représenter une étape rudimentaire dans le
processus de l'accession à la matérialité. Les masques d'Ensor
passent sans cesse d'un mode d'existence à un autre. Simples déguisements
de carnaval au départ, ils prennent vie sous forme de démons tapis
ou de véritables personnages dont les traits caricaturaux reflètent
la laideur morale. (4) Les masques sont les projections de sa
misanthropie et de ses sentiments de persécution. Ses crânes et
ses squelettes ne reconstituent pas simplement l'image universelle
de la mort, mais représentent souvent lès détracteurs du peintre
- ses critiques. Dès sa plus tendre enfance, Ensor est hanté par la
mort. « Notre corps, a-t-il coutume de dire, nous donne l'exemple
d'une dégringolade à partir de la vingtième année. Nous sommes
faits pour descendre et non pas pour monter. » (5) C'est dans cet
esprit qu'il exécute, à 28 ans, l'esquisse intitulée Mon
Portrait en 1960 (1888; fig. 6); il s'est plus d'une fois représenté
sous les traits d'un Peintre squelettisé. (6)
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