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Charles Huot et la peinture d'histoire au
Palais législatif de Québec (1883-1930)
par Robert Derome
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Alors que chez Dalou l'ensemble des personnages forme un groupe compact
dont se détachent les principaux acteurs, Huot a scindé
ses députés en plusieurs groupes, de part et d'autre de la
table, créant ainsi une composition adaptée aux exigences
de son sujet. Mis à part Jean-Antoine Panet qui préside l'Assemblée
du haut de son fauteuil et l'Orateur Chartier de Lotbinière,
le groupe principal est placé au centre du tableau. En plus d'être
debouts et d'occuper le coeur de la composition, un éclairage spécial
est comme braqué sur eux, ce qui a pour effet de reléguer
dans l'ombre le second groupe principal, les députés assis
dans le tiers gauche de la composition. Le troisième groupe en importance
occupe le côté droit et remplace l'anecdotique homme de
main qui transporte un banc dans le Dalou. Quelques groupes secondaires
occupent le fond de la scène, derrière la table. Huot a donc
simplifié Dalou et l'a adapté au contexte. Les attitudes
anecdotiques et surfaites, en devenant plus familières, gagnèrent
en crédibilité. Les poses désinvoltes donnèrent
place à des gestes quotidiens. Bref, Huot modifia la composition
au profit du réalisme et de la véracité. Ce parti
pris évite de dissiper l'attention du spectateur afin de l'orienter
vers la tension des débats, l'importance de l'enjeu et les prises
de position opiniâtrement divergentes, qui constituent le véritable sujet du tableau.
Huot a représenté quarante-neuf députés. Le
cinquantième, Berthelot d'Artigny, avait été élu
en 1793 lors d'une élection complémentaire dans la circonscription
de Québec. (168) Toutefois, seulement trente-neuf membres de l'Assemblée
ont voté lors de la séance du 21 janvier 1793. (169) Le peintre
a donc choisi de faire une synthèse historique en incluant tous
les députés élus plutôt que les seuls membres
présents. Les groupes constitués par le peintre sont parfaitement
cohérents: ils correspondent exactement à la polarisation
des voix lors de la séance du 21 janvier 1793. Ils valent également
pour la tendance générale du vote (voir tableau I, page 30).
Quelques détails l'illustrent bien. La plus grande quantité
des « back-benchers » sont placés en arrière. Deux
vendus et un partagé (nos 4, 5, 6) font bande à part; ils
s'interrogent sur le geste qu'ils vont poser. Le troisième Canadien appuyant le bloc ministériel, Pierre Guéroux, est isolé
(no 31). Le spectacle de ces Canadiens vendant leur vote pour obtenir des
postes administratifs devint familier par la suite. (170) La véracité
de cette mise en scène nous révèle donc le souci et
le soin qui furent apportés aux recherches et à la représentation.
Seul le brio du peintre pouvait créer cette cohérence malgré
les rares sources iconographiques disponibles. Cette contingence obligeait
à représenter de dos, ou à l'arrière-plan,
ceux dont Huot n'avait pu se procurer de portrait. Seulement dix personnages sont représentés
sous leurs traits réels (voir fig. 25a-25j). La majorité
de ces portraits proviennent de la collection de J. E. Livernois, qui avait
la passion de photographier toutes les illustrations de personnages historiques
qui lui passaient sous les yeux. (171) Ces impressionnantes archives photographiques,
que Huot avait déjà utilisées en 1897 pour l'exécution
d'un portrait de l'abbé Henri Cimon, (172) lui furent donc d'un grand
secours. Quelques autres portraits proviennent des familles héritières
ou d'autres sources. (173) Huot a poussé le mimétisme jusqu'à
les représenter, pour la plupart, dans les mêmes poses avec
les mêmes coiffures ou vêtements (voir tableau 2, page 30).
Cette recherche d'authenticité amène certaines figures à
poser pour la postérité au lieu de participer à l'action
du débat, ce qui n'enlève cependant rien au mouvement d'ensemble imprimé.
Thomas Chapais, ami intime de Huot avec qui il avait étudié au Collège
de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, (175) a fourni à l'artiste
des informations historiques en échange de certains services professionnels.
En 1908 Chapais écrit au peintre pour lui livrer des informations
relatives au costume des membres du Conseil Souverain. Huot songeait donc
déjà au sujet de sa dernière murale! Par contre,
Chapais presse Huot de veiller aux préparatifs du tricentenaire
de Québec:
« N'oubliez pas [ ...] de communiquer avec M. M. Gravel
et Villeneuve pour l'ornementation de mon Don de Dieu [la
reconstitution du vaisseau de Champlain réalisée pour les fêtes
du tricentenaire de Québec]. Veuillez envoyer au sculpteur un petit
croquis pour les canons, et aller, si vous le pouvez, le plus tôt possible
indiquer quelle peinture il faut donner à la bande qui fait le tour
du vaisseau et aux boudins latéraux du château d'arrière.
Pensez aussi à nos pavillons. Vous voyez que je vous traite comme
un collaborateur. »
(176)
Chapais, que Huot a par ailleurs portraituré, (177) fournit à l'artiste sinon le sujet du Débat sur les
langues du moins la portion la plus substantielle d'informations
historiques relatives aux débats. Lors du simulacre de concours
pour choisir entre l'esquisse de Huot ou de Saint-Charles, on peut donc
avancer que Chapais était à la fois juge et parti. Parmi
nos historiens, il est celui qui s'est le plus attardé à
cet événement, affirmant que le principal orateur de cette
séance du 21 janvier 1793 était Chartier de Lotbinière,
ce que Huot a scrupuleusement respecté. (178) De plus, Chapais a publié
un article spécifiquement consacré à l'oeuvre de Huot.
Il y défend surtout l'importance historique de l'événement:
« Le souvenir politique évoqué avec tant de bonheur
par le pinceau de l'artiste est assurément l'un des plus émouvants
de notre histoire. Le mémorable débat qu'il rappelle méritait la place d'honneur qu'on lui a réservé dans la décoration
de notre palais législatif. En effet, ce qui était en cause
le jour où se déroula l'incident fixé sur cette
toile, le 21 janvier 1793, c'était l'un des droits
nationaux auxquels nous sommes le plus attachés, l'usage officiel
de notre langue dans nos délibérations parlementaires. [...] Le tableau de
M. Charles Huot est une magnifique et vivante évocation de cette belle page
d' histoire. »
(179)
Récapitulons brièvement les circonstances
historiques. (180) Le traité de Paris (1763) ne stipule rien sur
la question de la langue. En 1774 l'Acte de Québec établit
le droit français « à l'égard de toute contestation
relative à la propriété et aux droits civils ».
Le droit criminel anglais est confirmé. Cependant l'Acte « ne
contient aucune disposition générale sur la langue »,
Bientôt l'animosité gagne la population:
« Les colons anglais réclament une assemblée
élue ou représentative et l'adoption de l'anglais comme seule langue officielle, ainsi que la suppression du droit
français. Comme
l'expérience a démontré que les Canadiens
français n'abandonneront aisément ni leur droit ni leur
langue, le Parlement du Royaume-Uni [...] divise la province
de Québec
en deux parties selon la répartition linguistique et culturelle de ses habitants. Le partage fut donc l'une des premières
mesures pour résoudre la question linguistique. »
Mais l'Acte constitutionnel de 1791 ne résout
pas tous les problèmes; « [...] des scènes acrimonieuses
ont lieu à l'assemblée législative du Bas-Canada, particulièrement au sujet de la langue de l'Orateur
».
Finalement, Jean-Antoine Panet l'emporta sur le candidat anglophone William Grant.
Déjà, deux blocs s'étaient constitués chez
les députés: les Canadiens et les Britanniques. Se mettant
à l'oeuvre, la Chambre forma un comité chargé de préparer
les règlements. (181) Ce dernier soumit la proposition suivante au
sujet de la langue lors de la séance du 21 janvier 1793:
« [Il est] Résolu que cette Chambre tiendra son
journal en deux régistres, dans l'un desquels les procédés
de la chambre et les motions seront écrits en langue françoise
avec la traduction des motions originairement faites en langue angloise
et dans l'autre seront entrés; les procédés
de la Chambre et les motions en langue angloise, avec la traduction des
motions originairement faites en langue françoise. »
(182)
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