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Étude sur une statue en argent de Salomon Marion
par Jean Trudel
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Salomon Marion avait donc une importante clientèle religieuse dans
la région de Montréal; il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on lui
ait confié la commande peu ordinaire d'une statue en argent.
En 1941, Gérard Morisset écrivait dans Coup d'oeil sur les arts
en Nouvelle-France: « Pour marquer l'imagination fantaisiste
de Marion et son étourdissante virtuosité, ne signalons que
quelques pièces: une Madonne en feuilles d'argent qu'on
conserve précieusement à Verchères (il y'en a une autre à l'église
de Saint-Rémi, Napierville)...». (17) Il n'y a rien qui puisse nous
confirmer l'existence d'une autre statue en argent à Saint-Rémi
(comté de Napierville). Par contre, l'Inventaire des oeuvres d'art
du Québec conserve un dossier sur celle de Verchères (voir fig.
5), répertoriée en 1939, puis en 1942. Ce dossier, accompagné de
photographies, nous permet d'affirmer que la statue d'argent de la
Galerie nationale provient bien de Verchères: dimensions et
descriptions correspondent parfaitement. (18) La Vierge portait sur sa
tête une couronne qui était probablement d'argent et qui a disparu
aujourd'hui. Elle était affublée d'un chapelet et, connue sous le
nom de Vierge du Saint Rosaire.
À Verchères, l'église de pierre
construite en 1787 (pour remplacer une première église datant de
1724) avait été frappée par la foudre et incendiée en 1818. (19)
Les murs étaient restés debout et elle fut rapidement reconstruite
grâce à des souscriptions volontaires des paroissiens ayant à
leur tête l'abbé Thomas Kember [Québec, 1758- Mort en 1832], curé
de la paroisse de 1802 à 1823. (20) En 1818, Salomon Marion avait été
payé par la fabrique de Verchères (probablement après
l'incendie) pour deux oeuvres majeures, soit une croix
processionnelle (prix: 744 livres) et une lampe de sanctuaire (prix:
1476 livres) inventoriées par Gérard Morisset. (21) Celui-ci
attribuait au même orfèvre d'autres oeuvres conservées à Verchères:
un encensoir, sa navette et la cuiller à encens (exécutés en
1817: la cuiller seule porte le poinçon de Marion), une petite
aiguière baptismale (poinçon de Marion), une boîte aux saintes
huiles et un plateau. (22) Salomon Marion avait certainement la
confiance des paroissiens et du curé de Verchères.
Malheureusement, aucune mention de la statue la Vierge Marie n'a
pu être retracée dans les livres de comptes. On peut cependant déduire
qu'elle a été exécutée vers 1818 et qu'elle est probablement un
don puisqu'elle n'est pas consignée dans les dépenses de la
fabrique, occupée à ce moment-là à défrayer le coût du réaménagement
intérieur de l'église effectué par le sculpteur Louis Quévillon
(Sault-au-Récollet, 1749 - Saint-Vincent-de-Paul, 1823]. (23)
Gérard Morisset notait, en 1942, la similitude entre la statue de
Marion et une statue d'argent conservée à l'église Notre-Dame de
Montréal (voir fig. 6). (24) Il s'agit du modèle dont s'est servi
Marion ou, plus vraisemblablement, du modèle qu'on lui a demandé
de copier. La statue de l'église Notre-Dame est française: sans
pouvoir (faute de poinçon de maître) retracer l'orfèvre qui l'a
faite, on peut affirmer qu'elle provient de Paris où elle a été
exécutée entre 1712 et 1717. (25) La base de bois noir porte une
plaque d'argent au monogramme composé des lettres « AM » superposées,
initiales d'Ave Maria, chiffre des Sulpiciens. Cette base
supporte un amoncellement de nuages de cuivre argenté sur lequel
est posé un globe de cuivre. La Vierge est debout sur ce globe et
porte sur sa tête une Couronne de cuivre, addition probablement
assez tardive. C'était là une oeuvre qui jouissait, à Montréal,
d'une grande réputation car on dit, sans qu'aucun document ait pu
être retracé jusqu'ici pour le prouver, qu'elle avait été donnée
aux Sulpiciens desservant Notre-Dame par le roi de France, en
l'occurrence Louis XIV si l'on tient Compte de la date d'exécution
de l'oeuvre. (26)
Il est intéressant de constater l'influence de la statue de l'église
Notre-Dame dans la région montréalaise: si Verchères en possédait
une copie en argent, au moins trois autres églises en possédaient
des copies de bois. Il y a, à la Galerie d'art du collège
Saint-Laurent (l'actuelle Galerie d'art Kébec), une Sainte Anne de
bois (voir fig. 8), haute de six pieds: elle est très abîmée mais
on peut quand même reconnaître en elle, malgré les bras qui
manquent, une version de la statue d'argent de l'église Notre-Dame
de Montréal. Cette statue de bois provient du fronton de la troisième
église de Varennes (1780-1883): les livres de comptes de cette
paroisse en font mention en 1826. (27) Il y avait à l'église de
Chambly une Vierge Marie de bois sculpté et doré (voir fig.
9), répertoriée en 1943, puis en 1956, à l'Inventaire des oeuvres
d'art du Québec. (28) Gérard Morisset l'a attribuée au sculpteur René
Saint-James dit Beauvais [Saint-Philippe de Laprairie, 1785-
Saint-Philippe de Laprairie, 1837] et a situé la date de son exécution
vers 1820; en 1819, les sculpteurs de Saint-Vincent-de-Paul, Louis
Quévillon, Joseph Pépin [Sault-au-Récollet, 1770- Saint-Vincent-de-Paul, 1842], René Saint-James et Paul Rollin [1789-
Blainville, 1855] signaient un important contrat avec les
marguilliers de Saint-Joseph de Chambly pour le décor intérieur de
l'église. (29) Il est fort possible que l'un d'eux ait sculpté une
statuette de la Vierge dont le modèle était certainement la statue
d'argent de l'église Notre-Dame de Montréal. La statuette en diffère
légèrement par le croissant qui apparait sous son pied gauche.
Lorsque le Musée du Québec fit en 1960 l'acquisition d'une Vierge
Marie (voir fig. 10) provenant de la collection de Louis
Carrier, on a cru, sur la foi des photographies prises à Chambly,
qu'il s'agissait de la même sculpture: il s'agit en réalité de
deux oeuvres distinctes, mais presque identiques. (30) Il suffit pour
s'en convaincre de regarder la position de la main gauche des deux
sculptures: sur la statue de Chambly, elle continue la diagonale du
bras gauche tandis que sur la statue de Québec, elle est
pratiquement à l'horizontal de l'oeuvre. De plus, il y a un écart
de deux pouces entre les dimensions de chacune. (31)
Une photographie (voir fig. 11) de l'Inventaire des oeuvres
d'art du Québec établit très précisément la provenance de la Vierge
Marie du Musée du Québec: elle est tirée du dossier Saint-Paul
(Joliette) et porte la cote A-11. C'est, cette fois sans aucun
doute, la même oeuvre qu'au Musée du Québec. La photographie
n'est pas datée et sa légende se lit comme suit: « Vierge
sculptée en bois provenant de l'église et qui se trouve maintenant dans la salle à manger du presbytère ». La première église
Saint-Paul à Joliette fut érigée en 1803-1804. (32) Le décor intérieur
fut sans doute entrepris peu après, mais il nous manque à ce sujet
des informations précises. (33) Il ne serait pas étonnant,
cependant, que la statue la Vierge Marie ait été exécutée
vers 1820 par un sculpteur de l'entourage de Quévillon. Elle offre
un intérêt particulier en ce sens que le souci d'imitation a été
poussé au point d'argenter la plus grande partie de l'oeuvre. Les
feuilles d'argent se sont aujourd'hui oxydées. D'autres oeuvres
semblables à ces répliques de la statue d'argent de l'église
Notre-Dame de Montréal viendront peut-être s'ajouter à cette
liste après des recherches plus poussées.
La Vierge Marie de Salomon Marion s'inscrit donc dans un
courant de propagation de l'iconographie de l'Immaculée Conception
(voir fig. 12) dont la source est la Vierge de l'église Notre-Dame
de Montréal exécutée à Paris au-delà de cent ans plus tôt.
C'est un exemple frappant de mimétisme qui peut avoir son origine
à la fois dans une tentative du clergé de répandre vers 1820,
dans la région de Montréal, la dévotion à l'Immaculée
Conception et dans la rivalité qui existait entre paroisses
voisines voulant posséder « leur » statue de la Vierge Marie à
l'instar de la plus belle et de la plus célèbre d'entre toutes,
celle de l'église Notre-Dame de Montréal. Il est à remarquer
que la statue la Vierge Marie de Salomon Marion, la plus fidèle
de ces imitations puisqu'elle est d'argent, n'a pas été moulée
sur son modèle: elle constitue par sa technique un témoignage de
la virtuosité atteinte par les anciens orfèvres du Québec.
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