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À propos de l’exposition : Les thèmes

Julio Gonzalez, Masque de Monserrat criant (v. 1936--1939). Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Institution, Washington (D.C.), don de Joseph H. Hirshhorn, 1966
Julio Gonzalez, Masque de Montserrat criant (v. 1936-1939). Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Institution, Washington (D.C.), don de Joseph H. Hirshhorn, 1966

Les années 1930. La fabrique de « l’Homme nouveau » est une exposition thématique. Contrairement à une exposition rétrospective qui se déroule en ordre chronologique, elle adopte une nouvelle approche de ces années décisives de l’histoire moderne. Elle se propose de respecter la grande diversité des styles (aucun mouvement artistique ne domine vraiment), et la complexité de la situation socio-politique. Celle-ci se reflète dans les oeuvres des artistes qui abordent cette décennie dramatique, chacun selon ses convictions, ses craintes, ses espoirs ou ses déceptions. L’exposition se déroule comme un scénario en neuf épisodes où les oeuvres sont rassemblées autour d’un thème-clé qui jette un nouvel éclairage sur la période.


Genèse

Salvador Dalí, Enfant géopolitique observant la naissance de l’homme nouveau (1943). Salvador Dalí Museum, St. Petersburg (Floride) © Salvador Dali, Fundació Gala-Salvador Dali / SODRAC (2008)

Salvador Dalí, Enfant géopolitique observant la naissance de l’homme nouveau (1943). Salvador Dalí Museum, St. Petersburg (Floride) © Salvador Dali, Fundació Gala-Salvador Dali / SODRAC (2008)

Les questions biologiques occupent une place centrale dans les idéologies des années 1930. Peintres, sculpteurs, photographes et cinéastes s’intéressent aux organismes élémentaires. La création artistique veut ressembler à celle de la nature elle-même. D’où l’intérêt des artistes pour le concept de « genèse ». L’image de l’œuf, cellule primordiale, prolifère dans la production artistique de l’époque. Arp, Kandinsky, Ernst, mais également des photographes, comme Carl Struwe et Laure Albin-Michel, ainsi que le cinéaste Painlevé, sont fascinés par le développement cellulaire.

La « Beauté convulsive»

Le surréalisme s’est voulu l’acteur d’un devenir « convulsif » du monde. L’hallucination, le désir que l’artiste projette sur les êtres et les choses étaient les agents de cette métamorphose. Le corps humain est déformé, désarticulé comme un mannequin et ré-articulé de manière souvent troublante, qui témoigne d’un univers érotique singulier. Les œuvres de Dali, Bellmer, Giacometti ou Masson témoignent d’une affirmation de l’individu qui plonge ses racines dans l’inconscient, et proposent des images du corps inquiétantes par leur coté obsessionnel.

« La volonté de puissance »

Des textes du philosophe allemand Friedrich Nietzsche, publiés après sa mort sous le titre La volonté de puissance, contiennent des idées-choc exprimées sous forme de slogans : « la volonté de puissance », « la naissance du surhomme », la venue d’ « une race de Seigneurs ». Une fois retirées de leur contexte original, elles furent aisément exploitées non seulement par les Nazis, mais par la plupart des idéologies fascistes et totalitaires, particulièrement en Italie.

La vraie pensée de Nietzsche était autrement plus complexe et pessimiste : la volonté de puissance est à la fois l’affirmation qui crée le surhomme et la négation qui aboutit à la ruine de toutes les valeurs et au nihilisme. En fait, le philosophe prophétise la tragédie de l’Europe, aboutissement d’une civilisation vieillie que l’ancienne morale ne peut plus régénérer, et le rôle terrible que jouera la force dans notre siècle.

Pourtant, la volonté de puissance, telle qu’elle se représente dans la figure des dictateurs du temps, de Hitler à Staline, de Mussolini à Franco, ignorera ces subtilités sémantiques, dressant partout les mêmes effigies brutales et menaçantes, tantôt dans un style académique des plus grossiers (Gerasimov), tantôt au contraire dans un style avant-gardiste surprenant (Thayaht).

La fabrique de l’ « Homme nouveau »

L’idée même que l’homme soit appelé à se régénérer, à devenir « nouveau » trouve son origine à la fois dans la théologie chrétienne et dans les spiritualités orientales, puis au XVIIIe siècle dans la pensée des Lumières et dans le messianisme révolutionnaire.

Mais c’est en 1534 que le grand anatomiste flamand André Vésale publie sa Fabrique du corps humain, premier traité d’anatomie moderne, où « fabrique » est entendu au sens de la Renaissance italienne de fàbbrica, « construction ».

C’est une fabrique beaucoup plus industrielle, et souvent meurtrière, que les idéologues des années 30 vont faire tourner, en prétendant forger un « homme nouveau ». Cette figure d’un homme qui a fait mourir « le vieil homme » en lui et qui se dresse au seuil de l’avenir paré de toutes les qualités sera commune aux théories fascistes et nazies comme au communisme, mais selon des prémisses idéologiques opposées.

À cet effet, tout un ensemble de dispositions sera rapidement mis en œuvre par les régimes totalitaires : encadrement de l’individu au sein de la masse, divinisation du chef, Duce, Führer ou Père des Peuples, modèle parfait de l’Homme nouveau à qui l’on rend un culte, création d’une pédagogie inédite, enrôlement dès l’enfance dans des groupes paramilitaires, propagande et endoctrinement, remodelage du physique et du moral, exaltation des figures du héros, du sportif et du guerrier, valorisation du corps dans l’athéisme, etc.

 Le passage de l’hygiénisme à l’eugénisme se fera tout naturellement. Au corps saint et fort, on opposera le corps faible et dégénéré des malades et des races « inférieures ».

La terre-mère

Grant Wood, Le printemps à la campagne (1941). Cedar Rapids Museum of Art, Iowa, achat © Estate of Grant Wood / VAGA (New York)/ SODART (Montreal) 2008

Grant Wood, Le printemps à la campagne (1941). Cedar Rapids Museum of Art, Iowa, achat © Estate of Grant Wood / VAGA (New York)/ SODART (Montreal) 2008

La figure allégorique de la terre-mère prédomine dans la production artistique des années 1930. En Europe, la montée des dictatures s’accompagne, dans le monde de l’art, d’un retour à l’ordre et d’un besoin de restaurer les valeurs intemporelles du classicisme et les traditions nationales. La peinture est marquée par un renouvellement de la représentation objective, de même que par des thèmes symboliques confirmant le rôle de la société et de l’éducation dans un régime totalitaire.

En Allemagne nazie, le thème de la terre-mère sert le programme politique et soutient l’idéologie nationaliste fondée sur la pureté de la race. Des représentations de familles rurales sont employées comme outil de propagande et deviennent un symbole du sens de l’appartenance à la terre natale. La régénération du peuple allemand et la naissance de l’« homme nouveau » se réaliseront par le retour aux valeurs traditionnelles.

La tentation classique

Bernard Fleetwood-Walker, Amity (1933). Walker Art Museum, Iowa © Succession Peggy Fleetwood-Walker

Bernard Fleetwood-Walker, Amity (1933). Walker Art Museum, Iowa © Succession Peggy Fleetwood-Walker

L’art classique de la période gréco-romaine est tenu en haute estime dans l’art occidental pour son harmonie et ses proportions régulières ; tout au long de l’histoire, il sert de norme à l’aune de laquelle les mouvements artistiques mesurent leurs propres réalisations ou contre laquelle ils se rebellent. Le retour au classicisme inspire une grande variété de formes artistiques en Europe occidentale durant les années 1930. En est témoin, par exemple, la réduction constructiviste de la forme humaine à une représentation robotisée composée de cylindres et de triangles.

En outre, les régimes totalitaires de l’Allemagne, de l’Italie et de l’U.R.S.S. recourent, pour leur propagande, à la forme idéalisée et valorisée du classicisme qui devient rapidement le langage artistique du pouvoir. Désireux de s’associer aux grandes époques passées, les idéologues trouvent dans l’art classique une justification de leur vision biaisée de la perfection du corps humain.

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« Visages de ce temps »

Voulant produire une typologie de sa nation, le photographe allemand August Sander publie, en 1929, une série de 60 portraits de compatriotes sous le titre Visages de ce temps. Ces photographies contreviennent à l’idéologie des nationaux-socialistes qui prennent le pouvoir dans le dessein de créer, au mépris de la réalité, des types idéalisés conformes au modèle générique de l’Homme nouveau et de la Femme nouvelle.

La doctrine sociale-démocrate s’oppose également au travail d’artistes expressionnistes comme Otto Dix, pour qui le portrait devrait aller au-delà de l’apparence extérieure pour révéler le caractère de la personne. Les régimes totalitaires nazis et fascistes rejettent l’idée du portrait individualisé pour des motifs politiques évidents de contrôle et de domination.

« Masse et puissance »

Richard Oelze, Attente (Erwartung) (1935-1936). The Museum of Modern Art, New York, achat © Succession Aleksandr Rodtchenko / SODRAC (2008)

Richard Oelze, Attente (Erwartung), 1935 - 1936. The Museum of Modern Art, New York.

Si l’expression a été inventée par l’écrivain autrichien Elias Canetti, qui en a fait le titre d’un ouvrage paru en 1960, l’idée remonte cependant aux années 1930 et coïncide avec la montée des régimes totalitaires et la manipulation des masses qui l’accompagne. On voit apparaître des masses organisées dans lesquelles l’individu, considéré comme une cellule, se fond dans le tissu social.

De nombreuses œuvres illustrant l’idéologie des dictatures mettent en scène ces masses où l’individu de base est comme cloné. Les hommes nouveaux des dictatures abandonnent leur singularité de personne pour se fondre dans la volonté d’une œuvre d’art totale, l’État totalitaire. Quelques artistes, cependant, comme ici Stanley Spencer en Angleterre ou Richard Oelze en Allemagne, continuent de conserver à l’individu, pris dans la masse, sa singularité, sa faiblesse, sa vulnérabilité, sa capacité de dire non.

Le charnier

Thomas Hart Benton, Les semeurs, tirée de L’année périlleuse (1941-–1942). The State Historical Society of Missouri, © T.H. Benton and R.P. Benton Testamentary Trusts/UMB Bank Trustee / VAGA (New York)/ SODART (Montreal) 2008

Thomas Hart Benton, Les semeurs, tirée de L’année périlleuse (1941-1942). The State Historical Society of Missouri, © T.H. Benton and R.P. Benton Testamentary Trusts/UMB Bank Trustee / VAGA (New York)/ SODART (Montreal) 2008

L’éclatement de la guerre civile en Espagne en juillet 1936 dissipe tout doute sur la volonté des régimes totalitaires de dominer le monde. L’opinion publique, profondément troublée, condamne unanimement le massacre de civils. Écrivains, philosophes et artistes dénoncent publiquement l’atrocité. En fait, à la lumière du péril que représentent alors les doctrines nazie et fasciste, il est pratiquement impossible de ne pas voir cette tragédie comme un signe avant-coureur d’un conflit généralisé.

La tension suscitée par la montée du fascisme transparaît dans la plupart des représentations de la période. Des œuvres d’art à connotation politique négative font leur apparition. Les métaphores et les allégories se multiplient pour évoquer la menace qui plane au-dessus de l’Europe. Pour certains artistes, comme Picasso et Dalí, ces tableaux traduisent la douleur qu’ils ressentent face aux massacres de civils. Pour d’autres, comme Ernst et Schlichter, des monstres irrationnels font surface sous l’apparence de géants hideux ou aveugles.

Parmi les survivants de l’extermination orchestrée par les nazis, se trouvent des artistes qui ont la force de témoigner de cette sinistre entreprise et réussissent à cacher leurs dessins durant leurs derniers mois de captivité, au péril de leur vie. Des témoins externes envoyés sur place, dont l’ « artiste de guerre » Alex Colville, rendent également compte de cette triste réalité.

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